Revue A DIEU VAT
Présence

du Père de LAUBIER

Nous avions annoncé l’an dernier[1] la mort subite du Père de Laubier, un aumônier qui a profondément marqué des générations d’officiers de la Marine Marchande vers lesquels ses responsabilités apostoliques dans les Écoles de Navigation l’avaient orienté.

Des amis ont glané dans tous les papiers qu’il laissait d’admirables propos où il se révèle le maître spirituel avisé, le théologien vivant en plénitude sa contemplation, l’ami accueillant et sensible qu’il était. Ces "aphorismes", rassemblés dans une modeste plaquette, nous paraissent si beaux, si précieux que nous avons entrepris d’en publier la plupart dans "A Dieu Vat".

Mais nous avons tenu à les faire précéder de la belle préface du philosophe Gustave Thibon[2], grand ami du Père de Laubier. Cette présentation permettra au lecteur de tracer plus fidèlement le portrait spirituel de celui qu’il a peut-être croisé un jour passant la coupée d’un cargo ou surgissant avec véhémence - et dans une tenue parfois étrange - au détour d’une "coursive", d’une Compagnie de navigation ou d’une École de Marine Marchande.

Ami lecteur, lis et relis ces textes. Si tu es à la mer, ils éclaireront ta solitude et te nourriront. Et si tu n’es pas au large, ils te seront, dans cette vie agitée qui est notre lot habituel, une oasis de fraîcheur et un appel à l’unique Source.

Y.-D. Mesnard

PRÉFACE

Je me souviendrai toujours - de cette mémoire de l’âme qui est non seulement l’enregistrement, mais la résurrection du passé - de ce soir d’hiver où rentrant de voyage, j’appris brusquement la mort du Père de Laubier. Depuis des années, je m’attendais à cette mort. Ma surprise et ma douleur n’en furent pas moindres : d’où vient que la mort, qui est le seul événement absolument certain de l’existence, est aussi celui devant lequel nous nous écrions comme devant l’imprévisible absolu : ce n’est pas possible !

La source de cette contradiction est dans l’amour. "Aimer un être c’est lui dire : toi, tu ne mourras pas !" a écrit Gabriel Marcel. Un homme pétri d’amour et d’éternité comme le Père de Laubier ne semblait pas fait pour la mort. Mais le premier choc amorti, ma douleur ne concerna plus que moi-même, moins encore : la seule partie sensible de moi-même. Car je savais, au fond de mon être, que cette mort n’était qu’un accident, une apparence, un fait et non une vérité, que l’âme de mon ami avait rejoint son lieu et son centre et que l’absence physique allait se changer pour moi en présence intérieure permanente. Alors que tant d’hommes meurent comme des fruits verts arrachés à la branche par une absurde tempête, le Père de Laubier s’était détaché de ce monde tel un fruit mûr cédant à sa pesanteur interne...

Des mains pieuses et reconnaissantes ont recueilli ses notes éparses et les livrent à la méditation de ceux qui l’ont connu et aimé.

J’ai trop vécu dans l’intimité et le rayonnement du Père de Laubier pour être capable de porter un jugement objectif sur ces textes. L’homme, au sens plein du mot, c’est-à-dire le témoin et l’apôtre de ce qui dépasse l’homme, s’interpose trop fortement entre mon esprit et les mots que je lis. Il n’est pas une seule ligne qui ne ressuscite en moi un climat spirituel dont nulle parole ne saurait exprimer la chaleur et la lumière. Et c’est dans cet esprit qu’il faut lire ces pages : elles évoquent infiniment plus qu’elles traduisent.

Car le don d’écrire n’était qu’un des aspects extérieurs et secondaires de la personnalité du Père de Laubier. Un des aphorismes qu’on va lire s’applique par excellence à son auteur : "Pour connaître un homme, ce n’est pas son œuvre, qui est sa création, qu’il faut voir, mais lui-même. Car sa création reste irrémédiablement inférieure". Ce n’est pas toujours vrai : il existe des auteurs qui sont incomparablement inférieurs à leur œuvre écrite ; j’ai connu des génies qui avaient su exprimer les plus hautes réalités et dont le caractère et la conduite offraient, par leur médiocrité ou leur vanité, un contraste et un démenti scandaleux à la profondeur de leur message. De tels hommes sont de purs messagers, des "inspirés", au sens que les Grecs donnaient à ce mot, dont l’âme reste presque étrangère au contenu sacré du message. Le Père de Laubier - je l’ai déjà dit - était un témoin plus encore qu’un messager : sa personne même était un message ; les mots pour lui, étaient de purs signes qui se perdaient à peine éclos dans la réalité signifiée. Certains expriment plus qu’ils ne vivent : on sentait chez lui, par son attitude, par ses regards, par l’irradiation qui émanait de ses paroles, qu’il vivait plus qu’il n’exprimait ou, du moins, que la formule verbale n’était que le plus humble de ses moyens d’expression.

"Il y a des gens, écrit-il, qui abîment par leur présence toute joie qui voudrait s’exprimer". J’ai songé en lisant cette phrase, à ces femmes honnêtes et pieuses dont parle Miguel de Unamuno, à ces Dalilas de la vertu qui coupent, non pas les cheveux, mais les ailes de leurs époux et de leurs enfants... Le Père de Laubier possédait au plus haut degré le génie contraire : cet homme qui vivait depuis des années aux frontières de la mort et dont l’insuffisance physique restreignait si âprement l’activité extérieure, était la réfutation incarnée de la tristesse, "du mauvais œil" et de tout ce qui ressemble de près ou de loin au complexe de frustration ou à la névrose d’échec. Tout en lui respirait la joie et l’éveillait chez les autres, non pas cette joie opaque et bornée, cet optimisme de bas niveau dont s’accompagnent trop souvent l’équilibre biologique et la réussite temporelle, mais cette paix limpide des profondeurs qui nait de la participation à l’infini et à l’immuable et qu’on n’atteint qu’après avoir surmonté tous les orages terrestres. Son enthousiasme, son accueil, sa merveilleuse attention aux êtres, dilataient les âmes qui venaient à lui et délivraient leurs ailes captives.

J’ai prononcé le mot platonicien de participation. Aucun autre terme ne saurait exprimer avec plus de précision l’attitude fondamentale du Père de Laubier devant l’univers, les hommes et Dieu. Suivant le vœu du même Platon, il allait à la vérité de toute son âme. Son immense curiosité intellectuelle, loin d’être une pure gymnastique de l’esprit, avait pour unique but de découvrir de nouvelles raisons de croire et d’adorer : la lumière pour lui, était l’aliment de l’amour. Et c’est dans la mesure même de cette participation aux plus hautes sphères du réel qu’il se donnait tout entier, sans retour sur lui-même et sans la moindre trace de volonté de puissance, à ses disciples et à ses amis : un corps transparent ne retient pas la lumière, il s’efface pour mieux la communiquer aux autres. Tous ceux qui l’ont approché ont éprouvé à son contact, cette contagion sacrée du mystère et du divin.

Les pages qu’on va lire doivent être méditées comme un appel limpide et brûlant à la transparence et à l’amour. Ces deux attributs de l’âme sont indissociables. Il a été dit qu’on ne peut aimer ce que l’on ne connait pas. Il faut ajouter qu’on ne connait vraiment que ce qu’on aime. La création est une forêt de symboles à travers lesquels transparaît Dieu. L’œil myope et impur s’arrête à l’apparence et fait l’univers opaque, le regard clair et aimant rend l’apparence transparente. "Aimer un être c’est le rendre transparent" disait le poète. Et le Père de Laubier : "La seule réalité à cultiver dans l’homme, c’est son ouverture sur le monde et sa transparence à la vie". Ou encore : "On peut tout apprendre, mais on ne connait que ce que l’on vit... Toute connaissance vraie a une nouvelle dimension d’amour... L’homme endoctriné sait le texte, l’homme illuminé sait le sens. La contemplation est un regard qui devient un amour...".

Ainsi pour l'âme pure, s’accomplit le cycle : après avoir connu et aimé Dieu en toute chose, elle voit et elle aime toute chose en Dieu. Et elle place le centre et le but de sa vie dans son rapport avec Dieu, dans cette parole créatrice par laquelle elle émerge du néant. Tout notre destin se résume dans cette phrase la plus extraordi-naire du livre : "Si je dis je, c’est parce que quelqu’un m’a dit tu". L’homme qui a compris cela ne peut plus à son tour, dire je, sans que ce mot soit un appel à ce Toi suprême qui l’a créé par amour, et sa solitude vaincue s’épanouit dans un dialogue éternel.

J’évoquerai, pour conclure, cette douloureuse confession du Père de Laubier : "Le drame a été qu’il m’a toujours fallu exprimer ce que j’aurais aimé vivre en silence". Heureux frère prêcheur qui au lieu de s’enivrer de ses propres paroles, a vécu cette obligation comme une croix ! Mais nous, qui l’avons aimé, nous savons que sa parole n’a jamais trahi son silence et qu’elle aura mérité ainsi de nourrir, par delà la tombe, d’autres silences attentifs aux confidences intérieures de Dieu.

G. THIBON[3]

Fleur de lys

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[1] « A Dieu Vat », n° 201, mai-août 1962.

[2] Aux ailes de la lettre, son livre posthume (entretien avec Jacques Trémolet de Villers).

[3] Gustave Thibon, sa vie, son œuvre.