LE PERE de LAUBIER
par Dominique de Laubier

RP François de Laubier

François de Laubier à Vitré vers 1945-46 en compagnie
d’un jeune officier de la marine marchande.

Mon oncle, le P. de Laubier, était le plus jeune frère de mon père. Comme lui, malheureusement, il devait souffrir de cette maladie de cœur qui allait l’emporter après des années d’ennuis physiques répétés.

L’exode de 1940 avait poussé ma famille jusqu’à la petite ville bretonne de Vitré, en Ille et Vilaine, et c’est là que j’ai commencé à faire vraiment la connaissance de mon oncle, qui est venu en convalescence après la Libération se reposer quelque temps chez mes parents.

Ce fut aussitôt un défilé de jeunes marins, certains n’hésitant pas à planter leur tente en bordure de la ville pour rester deux ou trois jours près du P. de Laubier. Mon père, qui travaillait alors dans le Nord et ne revenait que tous les quinze jours, restait parfois songeur devant la baisse rapide du niveau de la bouteille de vieux cognac, précieusement conservée durant toute la guerre avec une ou deux de ses sœurs, qui devait connaître une fin prématurée et rapide durant ce séjour !

J’en ai retiré, quant à moi, l’impression durable que les marins sont des gens sympathiques mais (oui et ?) qu’ils savent écluser ! La lecture des aventures de Tintin et du Capitaine Haddock, à peu près à la même époque, devait me conforter dans cette idée ! Est-elle si fausse ?

Lorsque dix ans plus tard, ma femme et moi nous nous sommes installés à Versailles, le P. de Laubier est venu à maintes reprises chez nous. Au début, il avait à faire à Paris et revenait loger à la maison ou prendre son repas, souvent avec un ou deux jeunes, Christian Lejeune, Michel Paris, d’autres encore dont le nom m’échappe aujourd’hui... Nous sommes allés voir un jour un garçon, Stan, qui se mourait d’un cancer et ce fut très émouvant, chacun sachant qu’il vivait là ses derniers jours.

Un soir, mon oncle m’a demandé de venir avec lui raccompagner dans sa 2 CV (légendaire !) un marin qui logeait dans un hôtel parisien et qui avait dîné chez nous. Il était largement passé minuit et, après avoir déposé notre homme à son hôtel, sur le chemin du retour, au milieu de l’avenue de la Grande Armée, la voiture est tombée en panne d’essence. L’oncle m’a confié un bidon et je me suis mis à la recherche d’un garage encore ouvert à cette heure tardive. J’étais assez furieux contre l’imprévoyance de mon oncle car tomber en panne sèche avec la 2 CV, dont la sobriété était la qualité première, me paraissait une gageure particulièrement coupable ! J’ai même dû demander mon chemin à l’une de ces créatures dont le métier est d’agrémenter les nuits des esseulés et qui a cru que le bidon vide que je tenais à la main n’était qu’un prétexte pour entrer en matière, si j’ose ainsi m’exprimer !

Mon oncle n’aimait rien tant qu’écouter, quand il était chez nous, de la musique ancienne et c’est lui qui nous a fait connaître à côté de Vivaldi, Télémann, si fécond mais alors si peu connu.

Il a vécu sa nomination comme aumônier de l’Institut St Dominique à Chalon-sur-Saône avec quelque appréhension : "vivre avec des bonnes sœurs" Il le fallait, pourtant, en raison de son état de santé, et il y rencontra en fait des êtres d’une qualité exceptionnelle, qui surent entourer ses dernières années, de soin et d’affection tout en ayant avec lui des échanges très riches. Je pense à Mère Marie-Emmanuelle, qui était alors supérieure de l’Institut et qui est maintenant en retraite à Trévoux, ou à Marie-Sabine Angladon. Ces années à Chalon lui ont aussi permis de découvrir et de faire partager à ses amis son enthousiasme pour les églises romanes et les châteaux de Bourgogne : Tournus, bien sûr, mais aussi Brancion ou Chapaize, si chères à son cœur.

Le milieu de l’Institut était certes fort différent de celui des marins du Havre et il s’y est très vite adapté. Mais il ne pouvait s’empêcher de prendre de temps en temps la route vers ses chers marins, or Versailles était une étape commode entre Le Havre et Chalon.

Sa mort a été une blessure mal cicatrisée encore. A son enterrement, avaient accouru tous ceux qui l’avaient pu. Je me souviens encore de la réunion qui a regroupé ses amis, dans le petit pavillon qui composait son logement, à l’entrée de l’Institut, sa chambre à l’étage, ses disques et ses livres partout, et les gravures représentant les chapiteaux romans d’Autun ou de Vézelay sur les murs.

Voilà. Au delà d’un disque qui conserve sa voix (retranscription d’une bande)[1] ou de ses carnets, il reste le souvenir d’un homme inoubliable, rayonnant, dont la chaleur d’accueil était exceptionnelle. Et tout cela était recouvert d’un humour permanent, témoin le fou-rire qu’il avait dû réprimer quand une brave religieuse lui avait demandé s’il avait "beaucoup de consolations dans son ministère". Question qui était à mille lieues et de son style et de ses préoccupations ! "Beaucoup, ma mère, beaucoup !" avait-il réussi à assurer en gardant son sérieux, tout en nous faisant sur le côté un discret clin d’œil !

Les "consolations", je ne sais s’il en a reçu beaucoup au cours de sa vie, si riche de rencontres, de partages et d’amitiés, mais il en aura sûrement donné à tous ceux, démunis de ces trésors, dont il a croisé la vie, à un moment ou à un autre. Pour beaucoup, je crois, il aura su aider à découvrir un sens à cette vie. Combien en a-t-il quittés qui se sont sentis durablement plus riches.

D. de Laubier

JEUNE MARINE - Mars - Avril 1992

Fleur de lys

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